Tour de l’Islande en hiver

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Quelle étrange sensation de s’envoler par un beau matin d’hiver pour une destination glacée et septentrional au possible pour son seul plaisir.

C’est pourtant ce qui m’attirait dans cette entreprise : sentir le dépaysement et la nuit polaire m’envelopper doucement au terme d’une aube et d’un crépuscule bleus et infinis.

Circumambuler le long de la NH1, dans le sens des aiguilles d’une montre dans une capsule spatio-temporelle sur quatre roues appelée Caddy Camper pour seule maison et unique moyen de locomotion sur des routes totalement verglacées : tel était le projet.

Dix-sept années s’était écoulées depuis la première et unique fois où j’avais pu découvrir l’ile à vélo. Qu’en allait-il de ces retrouvailles ? Allait-elles être glaciales ou brûlantes ? L’ile a la particularité d’être située entre deux continents, posée entre deux plaques tectoniques dont la faille est visible à l’oeil nu à Thingvellir; dans le sud-ouest. Elle est à la fois américaine et européenne.

La première nuit passée dehors donna à admirer ma première aurore boréale. Je fus émerveillé par ce spectacle si commun aux peuples du nord. Des vagues vertes dansaient dans le ciel, au gré des vents solaires. Le spectacle était saisissant. Magique. Seul le froid tenace, au bout de plusieurs minutes, m’incita à regagner l’intérieur du véhicule, recroquevillé dans la carlingue, les yeux comme des lanternes emplies de lueurs. Le gel ne sévissait pas encore dans l’habitacle que déjà ce vieux rêve de pouvoir admirer un jour le ballet de lumières nordiques s’était réalisé.

Le lendemain, ce furent les lieux incontournables du Cercle d’Or qui se fixèrent dans mon capteur numérique : Geysir, Strokkur, Gullfoss, Skogafoss, Seljalandsfoss, Jökulsarlon… Des geysers, des cascades puissantes et hautes comme des immeubles, un glacier qui se jettait dans l’océan…. L’eau, le feu et la glace régnaient ici en puissants maitres et l’homme n’était ici que pour se rappeler de sa petitesse devant les manifestations de grandeur de la nature.

La glace qui recouvrait la route était dure, coupante par endroit. L’un des pneus n’y résista pas et au petit matin, il fallut remédier à ce fâcheux incident. Cela voulait dire : remplacer la roue défectueuse par la roue de secours avec les mains gelées. Trouver un garage capable de réparer dans la demi-journée et espérer que la réparation ne transforme pas le budget prévu pour le voyage à néant.

A partir de Jökulsarlon, débuta un autre voyage, plus sauvage encore. Si, en ce mois de février, les touristes se faisaient rares sur les lieux emblématiques de l’ile, passé le lagon de mer où dérivaient les blocs de glace d’eau millénaire et pure, le tourisme disparu subitement. La raison était simple : s’engager plus loin et vous voilà parti pour le tour complet de l’ile. Le road trip ultime.

En février, la neige et le verglas recouvrait l’intégralité des routes islandaise. Aussi, il convenait de rouler avec prudence et raison. Parfois le vent se déchainait et rappelait aux étourdis qu’il ne fallait jamais ouvrir sa portière sans s’assurer du sens du vent. Sous peine de la voir s’arracher de ses gonds. Certains articles de journaux mentionnait même des véhicules retournés sur le flanc à cause de la force des vents. Le deuxième jour; dans la pénombre de l’après-midi, vers 16h, je repensais à toutes ces mises en garde faites à Reykjavik par le loueur de la voiture, en sentant la frêle embarcation dériver de sa trajectoire à cause de bourrasques soudaines en direction de Höfn.

Face à l’océan, il convenait de bien orienter le véhicule pour s’en extraire sans dommage. Le vent donnait toute sa mesure et le spectacle s’en trouvait grandit. Puis il fallut trouver un coin où s’abriter pour la longue nuit à venir. Seize heures allaient s’écouler avant le retour de la lumière. Cependant, cette obscurité, avant d’être totale, laissait la place à de longues périodes de lumières bleutées, douces, mystérieuses. Et ici on croit beaucoup aux légendes, aux « gens cachés ». Il n’était pas rare que des conseils municipaux dévient des routes ou déplacent des projets de construction pour ne pas déranger « le petit peuple ».

Le vent secoua la carlingue toute la nuit. Je me serais cru sur un navire, balloté par les rugissements du vent. Aux premiers kilomètres de la journée, les paysages se découvrirent. Majestueux et immenses. L’horizon était loin ; seulement bordé de montagnes triangulaires aux strates blanchies par la neige qu’un vent violent dispersait. La route semblait se fondre dans le lointain, sinuant à peine dans un paysage blanc et pur. La trace se perdait, à peine révélée par quelques poteaux jaunes et noirs qui la délimitait. La progression se faisait avec prudence avec ce sentiment de déflorer le monde.

Les fjords de l’est étaient habités par les vents. C’était comme un compagnon de route, toujours présent. Quand rarement il se taisait, le monde semblait tout à coup muet, vidé de cette substance invisible. Accroupi derrière le véhicule, je tentai en vain d’allumer le réchaud. La flamme sitôt allumée, s’éteignait. Il faudra manger froid. L’air cristallin laissait apparaitre des détails de paysage distants de plusieurs dizaines de kilomètres. Rien n’entravait la vue. Pas même un nuage. Je fis provision de beauté en habitant le moment présent dans les volutes de vapeur de ma respiration.

Akureyri, la capitale du nord. Je plantai la voiture sur le parking du Fisk par moins vingt degrés et moins huit dans l’habitacle. La nuit fût fraîche. Au petit matin, impossible de boire. L’eau était figée dans la bouteille et des strates de glace obstruait la vue depuis l’intérieur. Le parking était cerné par de hauts murs de neige et la ville s’éveillait dans une blancheur totale. Il n’y avait presque rien qui ne fut pas blanc, hormis quelques panneaux de signalétiques aux noms imprononçables.

Après quelques heures urbaines, je repris la route d’un nouveau tronçon sauvage et peu fréquenté. Les pneus cloutés jouaient bien leur rôle si peu qu’on maintienne une vitesse propice à l’émerveillement qu’offrait le défilement du spectacle du grand dehors. Le coeur de la Terre semblait battre à la surface du pays. Par endroits, on voyait le sol expirer des fumerolles, des mares de boue bouillonnantes et des colonnes de fumée brulantes fusant droit dans l’air avec un bruit de cocotte minute. L’Islande jouait-elle le rôle de décompression de notre planète ?

La longue ligne droite du voyage vers la capitale, offrit une dernière surprise, un dernier détour : la péninsule de Snaefellsnes et le Kirkjufell, montagne emblématique plantée dans la mâchoire du monde tel un immense aileron de requin émergeant de l’océan.

Reykjavik, modeste capitale à l’échelle du monde, faisait pourtant figure de lieu bruyant et agité après ces deux semaines passées à côtoyer le monde sauvage. Le retour dans le monde des hommes était synonyme de la fin de l’aventure. Je devais retrouver mes marques dans cet univers humain. Me réadapter encore et encore à ce qui m’entourait à nouveau et qui était si changeant. Ce voyage comme tous les autres voyages enseignait cela : réapprendre perpétuellement à marcher en équilibre sur le fil de la vie, au gré des vents et des marées, des creux et des vagues, des instants de joie comme aux moments de tristesse.

Puis un matin, l’avion s’éleva au-dessus de Kéflavik et de la péninsule désolée du sud-ouest. Partout, des champs de lave figés. L’Islande, terre de contrastes et de contes merveilleux m’avait ébloui et j’y avais trouvé ce que j’étais venu y chercher : le froid, la solitude et le silence, les trois produits de luxe de demain dans une planète bientôt surchauffée et déjà surpeuplée. L’Islande, un des derniers lieux sur cette Terre qui échappait encore au fracas du monde des hommes. Qu’elle en soit épargnée longtemps encore.

Texte : ©christophe tattu / Photos : ©christophe tattu & aurore arduini

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